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Le conseil de sécurité s'engage enfin aux côtés des pays du Bassin du Lac Tchad dans la Lutte contre Boko Haram

Soumis par Pr. Brusil METOU le jeu, 04/06/2017 - 18:09

Lutte contre le terrorisme- Boko Haram- région du Lac Tchad- résolution du conseil de sécurité

Il aura fallu une visite des membres du conseil de sécurité dans la région du bassin du lac Tchad (effectuée du 2 au 7 mars 2017), pour que l'organe en charge de la sécurit collective des Nations Unies s'engage aux côtés des pays de la région pour lutter contre Boko Haram. En effet, le 31 mars 2017, le conseil de sécurité a adopté la résolution 2349 (2017), à l’unanimité de ses membres, « la première du genre » sur le sujet, en faisant montre de son « engagement fort et résolu » en faveur de ces pays. Tout en adoptant ladite résolution, le conseil de sécurité a appelé la communauté internationale à fournir aux pays de la région du Lac Tchad un appui plus solide pour vaincre ce groupe terroriste, répondre aux causes profondes ayant permis son avènement et remédier à la crise humanitaire. Le texte a cependant fait l'objet de vives critiques, notamment de la part de la Russie qui a estimé que le texte n'a pas été affiné, accusant le Royaume Uni d'avoir voulu se mettre en avant la fin de sa présidence du conseil de sécurité. Dans le même ordre d'idées, le délégué de la Bolivie a regretté un délai de négociation insuffisant et jugé qu’un report de l’adoption aurait été souhaitable. De vives critiques ont été émises s’agissant de la conduite des négociations de ce texte, en particulier par le représentant de l’Égypte qui a déploré leur manque de transparence.  Le délégué du Cameroun, qui s’exprimait au nom des pays du bassin du lac Tchad, a précisé que Boko Haram, véritable « nébuleuse terroriste », conservait une « capacité de nuisance », même s'il a été « battu frontalement sur le plan militaire ».

I.La résolution 2349 (2017)

Dans le préambule de la résolution, le conseil de sécurité affiche d'emblée "son ferme attachement à la souveraineté, à l’indépendance, à l’unité et à l’intégrité territoriale du Cameroun, du Niger, du Nigéria et du Tchad", et souligne qu’il est nécessaire, pour affaiblir et vaincre Boko Haram et l’EIIL, de disposer d’une stratégie globale consistant à mener, dans le respect du droit international applicable, des opérations de sécurité coordonnées et à renforcer les activités civiles visant à améliorer la gouvernance, à promouvoir le développement et la croissance économique dans les zones touchées, à lutter contre la radicalisation et à assurer l’autonomisation et la protection des femmes. La résolution 2349 (2017) s'articule autour de ' volets distincts, qui permettent au conseil de sécurité de bien cibler les angles sur lesquels appuyer pour assurer l'efficacité de son action.

1. Le premier volet de la résolution est  consacré à –« sécurité, protection des civils et droits de l’homme ». A cet égard, le Conseil encourage les gouvernements de la région à maintenir la « dynamique engagée » contre Boko Haram grâce à la Force multinationale mixte (FMM), et à renforcer leur coopération militaire, dans le respect des droits de l’homme. Tous les conseillers pour les droits de l’homme de ladite Force devront être déployés, tandis les organismes onusiens concernés apporteront leur appui en s’attaquant aux conditions propices à la propagation du terrorisme.

2. Le second volet est intitulé « situation humanitaire ». Sur ce point, les membres du Conseil demandent le décaissement « rapide » de 458 millions de dollars annoncés à la Conférence d’Oslo de 2017 afin d’éviter une nouvelle aggravation.   Le Conseil engage, en outre, les autorités nationales à veiller à ce que les ressources de l’action humanitaire aillent à ceux qui « en ont le plus besoin ».  De son côté, l’ONU, qui a intensifié ses interventions, en particulier dans le nord-est du Nigéria, devra déployer un nouveau personnel expérimenté et veiller à une « forte coordination » civilo-militaire.

Le conseil de sécurité  exhorte toutes les parties au conflit à assurer le respect et la protection du personnel et des installations humanitaires, des moyens et du matériel utilisés pour leur transport, et à ménager aux organisations humanitaires qui apportent une aide vitale pour la survie des populations touchées, un accès rapide, sûr et sans entrave, les gouvernements en particulier devant, le cas échéant, faciliter les procédures administratives en accélérant par exemple le traitement des demandes d’immatriculation en souffrance et l’importation de fournitures humanitaires, et demande en outre aux gouvernements de la région de collaborer plus étroitement avec les partenaires des Nations Unies, notamment grâce à des mécanismes de coordination plus efficaces entre civils et militaires. Le conseil de sécurité demande un nouveau déploiement de personnel expérimenté, des mesures pour réduire la rotation du personnel, et une forte coordination, notamment par l’établissement de principes directeurs relatifs à la coordination civilo-militaire, l’organisation de formations destinées à améliorer davantage la coordination entre les forces armées et les acteurs humanitaires, la coordination transfrontalière et l’élaboration de plans pluriannuels prioritaires; et engage en outre tous les membres des organismes humanitaires à faire en sorte qu’il soit tenu compte des disparités entre les sexes dans la programmation, qui doit être élaborée en fonction des besoins des personnes touchées et, si possible, en coordination avec ces personnes et les organisations non gouvernementales locales et s’appuyer sur le renforcement de la résilience au sein des communautés.

3. Le second volet de la résolution  tourne autour des « causes profondes et développement ». sur ce point,  le Conseil demande aux gouvernements de remédier aux inégalités, aux défis environnementaux et d’élaborer des stratégies de lutte contre l’extrémisme violent, afin d’« éliminer les facteurs qui ont permis l’émergence et la survie de Boko Haram et de Daech ».  L’ONU et ses partenaires devront, eux, progresser dans la mise en œuvre de la Stratégie intégrée des Nations Unies pour le Sahel. Pour ce faire, le conseil de sécurité Demande aux gouvernements de la région, notamment avec l’appui de la communauté internationale, de promouvoir les activités de relèvement rapide et d’investissement à long terme dans des services vitaux comme les soins de santé et l’éducation, l’agriculture, les infrastructures telles que l’axe d’échanges sécurisé et les moyens de subsistance, la cohésion sociale, la bonne gouvernance et l’état de droit, afin de faciliter le relèvement à long terme et de renforcer la résilience des populations, en particulier dans les zones en ayant le plus besoin. L'organe permanent des Nations encourage également la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC), en collaboration avec la Commission du bassin du lac Tchad, à élaborer une stratégie commune, globale et efficace pour attaquer les facteurs qui ont contribué à l’émergence de Boko Haram et de l’EIIL, l’accent étant mis en particulier sur les besoins de développement à plus long terme; et exhorte en outre les deux organisations régionales à organiser le sommet qu’elles prévoient de tenir sur Boko Haram pour adopter une stratégie commune et mettre en place des mécanismes de coopération et de coordination actives.

4.Le troisième volet de la résolution porte sur le "Désarmement, démobilisation, réintégration et réadaptation, et principe de responsabilité". Sur ce point, le conseil encourage les gouvernements de la région, en collaboration avec les organisations régionales et sous-régionales, les organismes compétents des Nations Unies et les autres parties prenantes concernées et en tenant compte de la présente résolution, à élaborer et mettre en œuvre, en y incluant des stratégies de poursuite judiciaire si nécessaire, une stratégie régionale coordonnée axée sur des initiatives de désarmement, de démobilisation, de déradicalisation, de réintégration et de réadaptation transparentes, inclusives et respectueuses des droits de l’homme en faveur des personnes associées à Boko Haram et à l’EIIL, inspirées des meilleures pratiques et des enseignements tirés aux niveaux international et régional; et exhorte les acteurs nationaux et à travers eux les acteurs locaux à élaborer et mettre en œuvre des plans appropriés de désarmement, de démobilisation et de réadaptation, et si nécessaire de poursuites judiciaires, à l’intention des membres de la Force spéciale mixte civile et d’autres groupes locaux de sécurité. De même, le conseil les gouvernements de la région d’élaborer et de mettre en œuvre des politiques cohérentes visant à encourager les défections de membres de Boko Haram et de l’EIIL, ainsi que la déradicalisation et la réintégration de ceux qui ont fait défection, et de veiller à ce que les actes de terrorisme, et les atteintes et violations graves du droit international des droits de l’homme et les violations du droit humanitaire ne restent pas impunis; et invite la communauté internationale à apporter son appui aux gouvernements de la région dans l’élaboration et la mise en œuvre de leurs stratégies et politiques de désarmement, démobilisation, réintégration et réadaptation. Il Demande aux gouvernements concernés d’établir et d’appliquer d’urgence, dans le respect des dispositions applicables du droit international, en particulier du droit international des droits de l’homme, du droit international des réfugiés et du droit international humanitaire, des critères et processus de vérification qui permettent de déterminer rapidement les personnes qui ont été associées à Boko Haram et à l’EIIL et qui sont détenues par les autorités, y compris celles qui ont été capturées ou se sont rendues, ou qui se trouvent dans les camps de réfugiés ou de personnes déplacées, et de veiller à ce que les enfants soient traités conformément au droit international.

5. Le dernier volet est réservé au "suivi" de la résolution. Ici, le Conseil invite le Secrétaire général à prévoir une visite de haut niveau dans la région et à lui remettre un rapport dans les cinq mois. Le conseil invite aussi le Secrétaire général des Nations Unies à envisager d’entreprendre une visite conjointe avec la Banque mondiale, le Président de la Commission de l’Union africaine, le Président du Groupe de la Banque mondiale, le Président de la Banque africaine de développement et la Haute Représentante de l’Union européenne, en vue de renforcer la détermination et l’engagement de la communauté internationale à aider la région

II. Réactions

Le délégué du Cameroun, M. Michel Tommo Monthe, qui s’exprimait au nom des pays du bassin du lac Tchad, à savoir le Niger, le Nigéria, le Tchad et son propre pays, a estimé que cette résolution constitue une avancée importante dans la mobilisation de la communauté internationale en appui aux pays de la sous-région dans leur lutte acharnée contre Boko Haram. Face aux coûts humanitaires, économiques, politiques, sociaux et militaires de la crise, chaque État concerné, a-t-il précisé, a adopté et mis en œuvre des initiatives visant non seulement à s’attaquer aux causes profondes mais également aux conséquences désastreuses de la situation actuelle. L’un des résultats clefs de la coopération régionale a été la mise en place de la Force multinationale mixte dont les résultats sur le terrain ont permis de réduire de façon significative les capacités militaires de Boko Haram, s’est félicité M. Tommo Monthe.  Cependant, a-t-il averti, « Boko Haram ne dort pas même si il a été battu frontalement sur le plan militaire; sa capacité de nuisance s’exprime dans des actions kamikazes, de prise d’otages et d’embuscades. » Les pays du bassin du lac Tchad espèrent ainsi que le rapport qui sera présenté par le Secrétaire général « fera preuve d’audace » et permettra de se pencher sur les solutions les plus adéquates non seulement aux plans sécuritaire et humanitaire, mais également sur le déficit d’éducation et de formation, le déficit de résilience face aux changements climatiques et le déficit de développement durable.

Le délégué de l'Egypte s’est félicité de l’adoption de la résolution, qui exprime la solidarité des membres du Conseil avec les pays de la région du bassin du lac Tchad.  Il a estimé toutefois que les négociations autour de ce texte ont révélé la nécessité de réformer les méthodes de travail du Conseil, tout en insistant sur la question primordiale de la « transparence » vis-à-vis des pays africains, en particulier lorsqu’il s’agit de discuter de questions portant sur des pays africains. Par contre, M. Eduard I. Zalyalov  de la Fédération de Russie a indiqué que son pays avait veillé à préserver le consensus autour de ce texte, « même si toutes nos remarques n’ont pas été prises en compte ».  « Nous pensons que la situation dans le bassin du lac Tchad n’est pas un conflit », a-t-il poursuivi.  Il a rappelé que Boko Haram avait prêté allégeance à Daech. Dès lors, la lutte contre Boko Haram est une lutte contre le terrorisme, a-t-il insisté.  Il a regretté que la résolution ne mentionne pas la cause de la prolifération des groupes terroristes, à savoir l’ingérence dans les affaires intérieures des pays, en l’espèce la Libye. Enfin, le délégué a indiqué que son pays avait mis en garde contre une mise aux voix prématurée de ce texte.  Mais le Royaume-Uni, qui voulait une telle mise aux voix avant la fin de sa présidence, en a décidé autrement, si bien que le texte n’est pas affiné, a-t-il regretté. Répondant à ces critiques, M. Matthew Rycroft, délégué du Royaume-Uni a indiqué que ce texte marquait un tournant, et que cette résolution présentait clairement l’action à mener pour remédier à la crise humanitaire qui frappe la région, en demandant notamment le décaissement des 458 millions de dollars annoncés à la Conférence d’Oslo de 2017. M. Rycroft a souligné la nécessité d’appuyer les pays de la région pour s’attaquer aux causes profondes de la crise, « car Boko Haram exploite la pauvreté ».  Il est impératif que la crise ne se prolonge pas, a-t-il dit, avant d’insister sur l’appui de son pays au bassin du lac Tchad. Enfin, M. Rycroft a rappelé que la lutte cruciale contre Boko Haram devait se dérouler dans le respect des droits de l’homme. De son côté, M. Anthony Bosah du Nigéria s’est félicité de l’adoption de la résolution 2349 (2017), qui reconnaît la complexité des défis de la région et l’importance de maintenir l’élan et la coordination dans la lutte contre Boko Haram.  Pour sa part, le Nigéria, en dépit des difficultés posées par Boko Haram, est déterminé à venir à bout du terrorisme, comme en témoigne sa stratégie, dont la mise en œuvre dépend d’un comité présidentiel chargé de coordonner les actions et de créer des synergies dans la lutte antiterroriste dans le bassin du lac Tchad. Un cadre institutionnel et juridique est également en place, a déclaré le représentant, qui a par ailleurs indiqué que son gouvernement apporte une aide psychosociale et une assistance humanitaire, tout en veillant à décourager les jeunes exposés à la radicalisation.  Sans oublier, a ajouté le délégué, l’importance accordée par le Nigéria aux programmes en faveur des personnes déplacées par les violences.  Dans ce contexte, il a estimé qu’il était impératif de renforcer la coopération internationale pour accélérer les efforts en cours dans le pays et la région.

Archives

-Vers la prise en main de la lutte contre Boko Haram par le Conseil de Sécurité de l’ONU ? Bulletin 500 du 15.01.2017

-Lutte contre Boko Haram : La force multinationale mixte entre en action, Bulletin 455 du 06.12.2015

-Les contours de la force multinationale contre Boko Haram dessinés (Bulletin n°422 du 15/02/2015)

-La régionalisation de la lutte contre Boko Haram à Niamey (Pr. Metou Brusil Miranda)

-Vers un sommet de l'UA consacré à la lutte contre le terrorisme et l'extrémisme (Pr. Metou Brusil Miranda)

-Lutte contre Boko Haram : Le temps d’une action collective (Pr. Metou Brusil Miranda)