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Massacre chimique de Khan Cheikhoun : La preuve matérielle de l'attribution des faits à la Syrie

Portrait de Pr. Philippe WECKEL
Soumis par Pr. Philippe WECKEL le dim, 04/30/2017 - 00:03

La Mission d'établissement des faits de l'OIAC enquête actuellement sur 45 allégations d'utilisation d'armes chimiques en Syrie correspondant à la période récente du second semestre 2016 et des premiers mois de 2017. L'attaque de Khan Cheikhoun le 4  avril 2017 n'est pas anecdotique, près d'une centaine de morts et plusieurs centaines de blessés ; elle n'est pas isolée et elle s'inscrit dans une pratique continue qui relève du crime de guerre systématique.

C'est dans ce contexte de défi permanent lancé à la Communauté internationale, qu'intervient la communication publique par la France d'un rapport circonstancié confirmant la nature du gaz de combat utilisé le 4 avril et démontrant avec des preuves matérielles l'attibution de l'attaque à l'armée gouvernementale syrienne. Lorsque le ministre des affaires étrangères a annoncé la publication prochaine de ce document on se doutait bien que la preuve matérielle dont il était question se rapportait à la signature chimique du gaz utilisé. En effet un produit industriel élaboré comme le sarin porte nécessairement des caractéritiques qui devraient permettre d'identifier le laboratoire d'origine. Tel est bien le sens général de la démarche menée par les experts français qui ont comparé les échantillons provenant de l'attaque chimique de 2017 avec ceux qui se rapportaient à des attaques antérieures.

Cette publication de l'évaluation française de l'attaque menée sur Khan Cheikhoun est singulière. On observe d'abord que les investigations ont été menées par le renseignement militaire dont on voit qu'il était sur le terrain dès 2013. Une action de ce type destinée à collecter les preuves irréfutables d'un crime international n'est pas inédite, mais elle dépasse largement le champ ordinaire du renseignement. L'enquête n'est donc pas menée sous l'autorité d'un juge ou par des experts indépendants. Les supports internationaux de la propagande russe n'ont d'ailleurs pas manqué de mettre en cause la fiabilité des preuves rapportées par les services de renseignement français. On relève ainsi que l'évaluation nationale en question est plus qu'un rapport technique de services de l'Etat. Le document est en effet publié par le ministre des affaires étrangères à l'issue d'une réunion du Conseil de défense qui a réuni les plus hautes autorités de l'Etat. Il faut par conséquent voir dans ce texte un instrument diplomatique d'un type particulier : c'est une accusation internationale formulée par un Etat à l'encontre d'un autre Etat auquel on reproche, démonstration circonstanciée à l'appui, la commission d'un fait illicite constitutif d'un crime international.

On doit aussi tenir compte de la particularité du gaz sarin, parce qu'on a beaucoup joué ces derniers temps de la confusion entre les différents types de gaz de combat. Dans deux rapports successifs de 2016 la Mission d'enquête et d'attribution OIAC-ONU  (JIM) a attribué trois attaques chimiques au chlore à l'armée gouvernementale syrienne. Or le chlore peut aisément être détourné de ses usages industriels ordinaires pour la fabrications d'armes chimiques qui ne nécessite pas de moyens sophistiqués. Après le désarmement chimique de la Syrie, le gouvernement de Damas a pu mettre en place de nouveaux laboratoires utilisant ce procédé moins élaboré en usage au début de la Première guerre mondiale. Le chlore provoque la suffocation des victimes qui l'inhalent. La Mission a également démontré l'utilisation d'ypérite (gaz moutarde) par Daesh. Le sulfure d’éthyle dichloré est un agent vésicant puissant qui provoque des vésicules et des brûlures sur la peau, les yeux et les alvéoles pulmonaires. Les effets redoutables de ce gaz, inodore et incolore, ne se produisent que quelques heures après le contact. L'impureté du gaz utilisé par Daesh conduit à penser à une fabrication locale. L'organisation terroriste est donc en mesure depuis 2015 d'élaborer cette molécule combinant  carbone, chlore, souffre et hydrogène. Avec le gaz sarin on entre dans une nouvelle classe et une nouvelle génération de gaz de combat, les agents neurotoxiques qui agissent sur la transmission des impulsions nerveuses dans le système nerveux. Le sarin affecte le fonctionnement des synapses (jonction entre les neurones) : il provoque une stimulation continue des récepteurs des neurones et donc un surrégime du système nerveux qui peut mener à la paralysie et à l'arrêt cardiaque en quelques minutes. Le fonctionnement anarchique des glandes salivaires explique la bave aux lèvres symptomatique de cet empoisonnement. Ce gaz de combat présente une létalité 3000 fois supérieure à la chlorine. Il n'a été découvert par l'industrie chimique allemande qu'en 1938 et il faut considérer comme hautement improbable la possibilité pour un groupe armé non gouvernemental syrien d'élaborer une arme aussi sophistiquée. On peut affirmer avec une certitude raisonnable que le sarin provient d'un laboratoire gouvernemental.

Les traces de sarin subsistent plusieurs semaines après sa diffusion et il contredit ainsi la légende, sur la base de laquelle se construit l'argumentation russe, selon laquelle il serait impossible d'apporter la preuve irréfutable du recours à l'arme chimique. Que les renseignements français soient parvenus à cette démonstration est en défintive assez logique, sauf à considérer que les grands pays resteraient inactifs face à la résurgence de l'emploi d'une arme universellement prohibée. Dans le document sur l'évaluation nationale la France reconnaît qu'elle a

"à plusieurs reprises, collecté des prélèvements biomédicaux, environnementaux et des munitions ou morceaux de munitions en Syrie. La France a pu confirmer en plusieurs occasions l’emploi de chlore et de sarin" (p.2).

Elle s'est donc attachée à acquérir, par ses propres moyens, les éléments d'une appréciation nationale indépendante qu'elle rend maintenant publique. S'agissant de l'attaque du 4 avril 2017 dans la région d'Idlib les preuves obtenues proviennent à la fois d'éléments trouvés sur les lieux de l'attaque et d'un prélèvement sanguin effectué sur l'une des victimes. Elles confirment l'utilisation du sarin. La comparaison de ces éléments avec des échantillons récoltés après de précédentes attaques désigne l'origine du sarin utilisé. L'évaluation nationale n'explicite qu'une seule comparaison, certainement considérée comme la plus probante. Elle se réfère en effet à une grenade chimique non explosée découverte après l'attaque de Saraqeb, le 29 avril 2013. Il s'avère que d'autres services de renseignement de différents Etats ont également enquêté sur place après cet incident qui a coûté la vie à une mère de neuf enfants. L'implication d'un hélicoptère, la chute de trois espèces de grenades en plastique et les symptomes évoquant l'empoisonnement au sarin ont été relatés à l'époque de source indépendante :

"Was The Attack In Saraqeb Chemical Weapons, Or Something Else", Brown Mouses, 17 mai 2013

L'intérêt de cet élément de comparaison est qu''il est certain que la grenade non explosée a été larguée à haute altitude par un hélocoptère de l'armée syrienne. Ainsi l'évaluation nationale précise

Les analyses chimiques conduites ont montré qu’elle (la grenade) contenait un mélange solide et liquide d’environ 100 millilitres de sarin à une pureté estimée à 60%. L’hexamine, le DF et un produit secondaire, le DIMP, ont également été identifiés. Des modélisations réalisées à partir des caractéristiques du cratère ont confirmé avec un très haut niveau de confiance un largage par voie aérienne.
e) La présence de composés chimiques communs dans les échantillons environnementaux récupérés lors des attaques de Khan Cheikhoun, le 4 avril 2017, et de Saraqeb le 29 avril 2013, a donc été formellement établie par la France. Le sarin présent dans les munitions utilisées le 4 avril a été produit selon le même procédé de fabrication que celui utilisé lors de l’attaque au sarin perpétré par le régime syrien à Saraqeb. En outre, la présence d’hexamine indique que ce procédé de fabrication est celui développé par le CERS (Centre d’Etudes et de Recherches Scientifiques) au profit du régime syrien.

L'identité du procédé de fabrication du sarin pour les échantillons de 2013 et ceux de 2017 désigne avec une force probante élevée la responsabilité de l'armée syrienne dans l'attaque du 4 avril 2017. Face à cette autorité de la preuve matérielle, les allégations de partialité visant les experts de l'OIAC et les hypothèses alternatives hautement improbables qui sont avancées du côté russe ne suffisent plus pour entretenir le doute sur l'emploi constant d'armes chimiques par l'armée gouvernementale syrienne. E,t si la Syrie peut entraver l'activité des experts internationaux sur le terrain, les services nationaux ont la capacité de se rendre discrètement dans les zones contrôlées par l'opposition syrienne pour collecter les preuves.

 

DOCUMENTS

 

3. Syrie - Attaque chimique - Déclaration de M. Jean-Marc Ayrault, ministre des affaires étrangères et du développement international, à l'issue du Conseil restreint de défense (Paris, 26/04/2017)

Mesdames, Messieurs,

L'attaque du 4 avril aux armes chimiques dans la localité de Khan Cheikhoun en Syrie a tué plus de 80 personnes dont 50 immédiatement ; et a blessé plus de 500 personnes.

Les victimes sont mortes étouffées alors que le gaz utilisé avait paralysé leur système nerveux. Je vous ai annoncé il y a quelques jours que la France avait la conviction de la responsabilité du régime syrien dans cette attaque et que des preuves en seraient apportées.

Ce matin, le Conseil de défense a examiné le travail interministériel qui a été réalisé et dont je vous fais à l'instant le compte-rendu.

Face à l'horreur de cette attaque et aux violations répétées par la Syrie de ses engagements à ne plus utiliser des armes proscrites par la communauté internationale, la France a donc décidé de partager avec ses partenaires - qui en ont été informés dans la nuit - et avec l'opinion publique les informations dont elle dispose.

Les conclusions publiées dans l'évaluation nationale - que nous rendrons publiques aujourd'hui -  reposent sur des enquêtes et des analyses du renseignement français qui ont été menées avec la plus grande précision.

Ces éléments permettent de tirer des conclusions sur trois aspects clé de l'attaque de Khan Cheikhoun.

D'abord la nature du produit utilisé, puis le procédé de fabrication et enfin son mode de dispersion.

S'agissant de la nature du produit : nous savons maintenant que l'agent chimique responsable de la mort de plus de 80 personnes est bien du sarin. Des prélèvements environnementaux et aussi sur les victimes ont été effectués immédiatement après l'attaque et sur le lieu de l'attaque.

Cette analyse a d'ailleurs été confirmée par plusieurs de nos partenaires et aussi par l'OIAC, l'organisation pour l'interdiction des armes chimiques, qui a elle-même indiqué dès le 20 avril que l'enquête qu'elle menait de son côté avait déjà conclu à l'emploi du sarin.

S'agissant maintenant du procédé de fabrication du produit : nous savons de source certaine que le procédé de fabrication du sarin, qui a été prélevé, est typique de la méthode développée dans les laboratoires syriens. Cette méthode porte la signature du régime et c'est ce qui nous permet d'établir sa responsabilité dans cette attaque.

Nous le savons parce que nous avons conservé des prélèvements d'autres attaques et que nous avons pu, dans les laboratoires évidemment compétents, les comparer. Nous sommes en mesure de confirmer que le sarin qui a été employé ce 4 avril est le même sarin que celui qui a été utilisé dans une attaque intervenue à Saraqeb le 29 avril 2013 au moyen de grenades, dont une a été récupérée et analysée par nos services.

C'est en particulier la présence d'un produit spécifique qui caractérise le sarin fabriqué par le régime syrien. Il s'agit de l'hexamine. Cette substance, typique du procédé de fabrication développé dans les laboratoires du régime, est présente à la fois dans les prélèvements issus du 29 avril 2013 et ceux du 4 avril 2017.

S'agissant enfin du mode de dispersion du produit : des échantillons prélevés à un point d'impact d'un projectile explosif le 4 avril révèlent la présence du sarin. Ils démontrent que des munitions chargées de sarin ont été employées. Nous savons que l'aviation du régime, et en particulier un chasseur bombardier décollant de la base d'Al-Chaayrate, a effectué des frappes aériennes sur la localité de Khan Cheikhoun le 4 avril au matin.

Seul le régime dispose de ces moyens aériens. La présence de l'aviation du régime dans la zone de Khan Cheikhoun au moment de l'attaque témoigne donc du vecteur utilisé.

En conclusion, le recours au sarin ne fait aucun doute, la responsabilité du régime ne fait pas de doute non plus, compte tenu du procédé de fabrication du sarin utilisé.

En 2013, je rappelle que la Syrie s'est engagée à ne plus utiliser d'armes chimiques contre sa population et a même ratifié la convention sur l'interdiction des armes chimiques.

Aujourd'hui elle est en violation claire de cette convention ratifiée par 192 États dans le monde, c'est-à-dire quasiment tous les États. Alors que l'OIAC, l'organisation internationale pour l'interdiction des armes chimiques, fête son 20è anniversaire, il nous appartient collectivement, c'est-à-dire la communauté internationale, de préserver le régime de non-prolifération d'armes chimiques. C'est l'un des fondements de l'ordre international mais aussi de notre sécurité collective.

Les auteurs des atrocités de Khan Cheikhoun et des autres attaques chimiques devront répondre de leurs actes criminels devant la justice mais aussi devant l'histoire.

La France, en lien avec ses partenaires, continuera à s'engager fortement en ce sens.

Je vous remercie./.

 

Le texte de l'évaluation nationale

ANNEXE : La liste des allégations d'emploi d'armes chimiques depuis 2012 recensées par la France