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Nouvelle ère à l'Union Africaine : nouvel exécutif, 55 membres et diverses réformes

Soumis par Pr. Brusil METOU le ven, 02/03/2017 - 17:19

28e sommet de l'UA- M. Moussa Faki Mahamat élu président de la commission de l'UA- Réintégration du Maroc à l'UA- Adoption des réformes de l'UA- création de la zone de libre- échange continentale-

Le 28e sommet de l'Union africaine (UA) qui avait pour thème « tirer pleinement parti du dividende démographique en investissant dans la jeunesse », s'est ouvert le lundi 22 janvier 2017, dans la capitale éthiopienne. Après la session ordinaire du comité des représentants permanents (du 22 au 24 janvier), puis la session du conseil exécutif en présence des ministres des Affaires étrangères des pays membres (du 25 au 27 janvier), le sommet des chefs d'Etat et de gouvernement s'est tenu du 30 au 31 janvier.

Un contexte particulier entourait cette conférence. Sur le plan international, l'UA tenait son sommet   un mois à peine après la prise de fonction du nouveau Secrétaire général des Nations Unies, dont la présence à été chaleureusement saluée par les chefs d'Etat et de gouvernement présents à Addis-Abeba et quelques jours après la prestation de serment du 45e président des Etats-Unis d'Amérique. Sur le plan régional, le sommet se tenait dans un contexte marqué  par la recrudescence des violences et des attaques terroristes qui mettent de plus en plus à mal la sécurité sur le continent, un contexte politique marqué par le dénouement de la crise postélectorale en Gambie, la persistance des tensions politiques en RDC entre autre. En outre, Addis-Abeba même n'était pas très stable, au regard des mouvements de contestation réprimés parfois de manière violente par les autorités. En effet, la capitale éthiopienne était en "état d'urgence", proclamé depuis octobre 2016. Mais les autorités éthiopiennes ont mis un point d'honneur à le tenue de ce sommet en toute sécurité, accueillant plus de 4.000 participants de haut niveau, dont 37 chefs d'Etat et de gouvernement (notamment le roi du Maroc Mohammed VI, le président sud-africain Jacob Zuma, l'Egyptien Abdel Fatah Al-Sissi, le président nigérian Muhammadu Buhari, pour ne citer que ceux-là) et environ 49 ministres des Affaires étrangères.

Au cours de ce sommet, plusieurs dossiers devaient être traités. Un ordre de jour surchargé, à égrainé dans une atmosphère presque tendue, compte tenu des pommes de discordes des membres de l'UA sur plusieurs points: Il y  avait tout d'abord l'élection d'une nouvelle commission (I), la question du retour du Maroc au sein de l'organisation (II), la réforme institutionnelle de l'UA, le financement de la lutte contre le terrorisme (III), la présentation du rapport sur la Zone de libre-échange continentale (ZLEC), etc. Les chefs d'Etat et de gouvernement devaient débattre à huis clos deux jours durant sur plusieurs autres dossiers, non inscrits à l'ordre du jour, comme le retrait collectif de la Cour pénale internationale.

I.Un nouvel exécutif à la commission de l'UA

En ouverture de ce sommet de chef d’Etat, outre le discours d'adieux de Mme Dlamini-Zuma,  le Président Guinéen Alpha Condé a été désigné à la présidence tournante de l'organisation et pour lui l'Union africaine doit s'occuper davantage des populations : « L’unité de notre continent et la solidarité en ces dirigeants ont été l’idéal qui ont animé les pères fondateurs de notre organisation. La grande majorité de la population continue de souffrir de la pauvreté, du chômage, des crises de natures diverses, y compris le terrorisme, l’immigration, les maladies, privant notre continent de bras et de cerveaux pouvant probablement continuer à son développement. Il est de notre responsabilité commune d’améliorer les conditions de vie de ces jeunes en quête de lendemains meilleurs en dehors du continent et de mettre fin à leurs aventures suicidaires à travers le Sahara et les eaux de la Méditerranée ». (Voir http://www.rfi.fr/afrique/20170130-28e-sommet-ua-tribune-adieux-nkosazana-dlamini-zuma)

Depuis la décision de l'ancienne présidente de la commission, Mme Dlamini-Zuma, de ne pas briguer un second mandat à la tête de l'Union Africaine, les candidatures se sont multipliées. Faute de candidatures crédibles, l'élection avait dû être reportée une première fois, lors du Sommet de Kigali, et le processus de présentation de candidature a dû être réouvert à la demande des chefs d'Etat. (Cf. Decisions, Declarations and Resolution of the Assembly of the Union Twenty-Seven Ordinary Session ) Cinq candidats ont donc postulé pour la succession de la présidente sortante de la Commission de l'UA. A l'Equato-Guinéen Agapito Mba Mokuy et la Botswanaise Pelonomi Venson-Moitoi qui étaient déjà dans les starting-blocks, sont venus s'ajouter trois nouveaux candidats : le Sénégalais Abdoulaye Bathily, le Tchadien Moussa Faki Mahamat et la Kényane Amina Mohamed Jibril. Comme l'a déclaré l'ancien président de la Commission, Essy Amara, c'était moins la qualité de la personne que les rapports de force entre les régions qui allait départager les candidats. Au-delà de l'élection du nouveau président de la commission, le 28e sommet devait aussi aboutir à la désignation des huit commissariats qui composent avec le vice-président et le président le bureau exécutif de la Commission.

A. Le choix houleux du président de la commission 

Il aura fallu 7 tours de scrutin pour départager les cinq candidats en lice. Finalement le Ministre des affaires étrangères du Tchad depuis 2008, Moussa Faki Mahamat, 56 ans, a été porté à la présidence de la Commission de l’Union africaine. M. Faki Mahamat est un fidèle parmi les fidèles du président tchadien Idriss Déby Itno, l’ancien président de l’UA, qui a été remplacé par le Guinéen Alpha Condé. Outre sa connaissance des grands dossiers internationaux, le chef de la diplomatie tchadienne entend faire de l’engagement de son pays dans la lutte contre le terrorisme une priorité. Sa candidature était cependant affaiblie par l’absence de consensus sur une candidature unique en Afrique centrale, sous-région dont il est originaire. De plus, une partie de la société civile tchadienne a milité contre sa candidature en mettant en avant l’absence de démocratie et le non-respect des droits humains dans son pays. Pour ne rien arranger s’ajoutait à son profil l’étiquette de candidat de l’Algérie. Moussa Faki Mahamat a pourtant été élu avec 39 suffrages sur 54 face à la Kényane Amina Mohamed - ministre des affaires étrangères et autre grande favorite du scrutin.

1.L’éclatement du vote des blocs régionaux

Le nombre de tours de scrutin illustre bien le désaccord des blocs régionaux, mais aussi une plus grande ouverture du cadre de l'élection du président de la commission qui devient plus compétitif. En théorie, lors du premier tour, les chefs d’Etat votent pour le représentant de leur région. Soutenu par la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), Abdoulaye Bathily n’a pourtant obtenu que dix des quinze voix de son organisation sous-régionale au premier tour. Avec seize voix, Amina Mohamed a fait, quant à elle, le plein des voix de l’Autorité intergouvernementale pour le développement de l’Afrique de l’Est (IGAD), prenant ainsi la première place du premier tour. Le Tchadien Moussa Faki Mahamat est arrivé deuxième à ce stade du scrutin avec quatorze voix, principalement venant de la Communauté économique des Etats d’Afrique centrale (CEEAC). Déjà mise à mal au premier et au deuxième tour, la logique de vote par bloc sous-régional a totalement été abandonnée aux troisième et quatrième tours. Résultat : Abdoulaye Bathily a été éliminé au quatrième tour avec trois voix seulement, le candidat équato-guinéen Agapito Ba Mokuy a été écarté également avec deux voix, tout comme la Botswanaise Pelonomi Venson-Moitoi, sortie de la compétition avec huit voix.

Moussa Faki Mahamat a ainsi bénéficié du report des voix de la CEDEAO et a pu compter sur le soutient de la CEEAC et des pays d’Afrique du Nord, notamment l’Algérie, la Libye et la Mauritanie. Avec 26 voix au cinquième tour, il est arrivé à faire jeu égal avec la candidate kényane Amina Mohamed qui a obtenu 27 voix. Ce n’est qu’au sixième tour que le ministre tchadien des affaires étrangères a pris le dessus sur la candidate qui a obtenu 25 voix, alors que lui en a obtenu 28. Conformément aux règles de l’UA, le candidat tchadien est resté seul en lice au septième et dernier tour du scrutin. Il a ainsi obtenu 39 voix pour et 15 abstentions.

M. Moussa Faki Mahamat succède donc à la Sud-africaine Nkosazana Dlamini-Zuma, saluée pour avoir mis la question des droits des femmes sur la table, mais critiquée pour son bilan en terme de paix et sécurité.

2.La victoire de l'engagement anti-terroristes du Tchad

Dès le premier tour, plusieurs Etats ont choisi de voter pour le candidat tchadien en reconnaissance de l’action de son pays dans la lutte contre le terrorisme au Sahel et dans le bassin du lac Tchad. Ainsi, le Burkina Faso, le Mali et le Niger, qui appartiennent avec le Tchad au G5 Sahel, ont préféré voter pour le candidat tchadien plutôt que pour celui de la CEDEAO, leur organisation sous-régionale. La Mauritanie, autre membre du G5 Sahel, a également voté pour le candidat tchadien. Pays membre avec le Niger, le Cameroun et le Tchad de la Force mixte multinationale (FMM), créée pour combattre la secte extrémiste Boko Haram dans le bassin du lac Tchad, le Nigeria a aussi choisi la reconnaissance envers l’engagement anti-terroriste du Tchad par rapport à la solidarité à l’égard du candidat sous-régional. Au-delà des dividendes de la diplomatie sécuritaire du Tchad récoltées par le Tchad, il y a lieu de noter le rejet de la diplomatie sénégalaise, en particulier l'implication molle et très critiquée du Sénégal dans la lutte contre le terrorisme en Afrique, au détriment de son engagement fort et visible au moyen-orient.

3.Les autres commissaires élus

Les neuf autres membres du bureau exécutif, qui ont été eux aussi élus ou réélus et qui vont accompagner le chef de la Commission au cours des quatre prochaines années de son mandat sont : le Ghanéen Thomas Kwesi Quartey (vice-président), l’Algérien Smail Chergui (Paix et Sécurité), Anthony Mothae Maruping du Lesotho (Economie), le Congolais Martial De-Paul Ikounga ( Ressources humaines et science et technologie), la Burkinabè Cessouma Minata Samate (Politique), l’Ivoirienne Amani Abou-Zeid (Infrastructure et Energie), la Soudanaise Amira Elfadil Mohammed (Affaires sociales), le Zambien Albert M. Muchanga (Commerce et Industrie) et l’Angolaise Josefa Leonel Corréa Sacko (Economie rurale et agriculture). ( Pour une liste exhaustive de l'exécutif de l'union Africaine, Cf. https://www.au.int/web/en/pressreleases/20170202/28th-au-summit-elected-...)

II. Le Maroc, 55e Etat membre de l'UA

Membre fondateur de l'OUA, le Maroc avait quitté cette organisation panafricaine en signe de protestation contre la reconnaissance par cette dernière du Sahara occidental comme Etat souverain. Rabat considère la République arabe saharaouie démocratique (RASD) comme faisant partie intégrante de son territoire. Ayant pris conscience de l'inefficacité de sa politique de chaise vide, le Maroc a demandé en septembre 2016 sa réintégration dans sa famille institutionnelle. Cette demande divise la communauté africaine qui compte quelques-uns des plus puissants soutiens (notamment Algérie, Afrique du Sud et Nigeria) de la RASD. Or, cette réintégration ne pouvait être repoussée car le royaume chérifien avait déjà réussi à réunir le nombre de voix nécessaires à son retour dans le giron de l'UA. 

1. Aspects juridiques

L'adhésion à une organisation internationale est un processus juridique qui commence d'abord sur le plan interne à un Etat avant d'être entériner sur le plan international. C'est la raison pour laquelle au Maroc, le Parlement a adopté à l'unanimité le 20 janvier 2017, la loi sur la ratification de l'acte constitutif de l'Union africaine, une étape obligée avant le retour du royaume au sein de l'organisation panafricaine. Le roi Mohammed VI avait fait de cette question sa priorité et avait appelé le Parlement à agir vite. Le pays est sans gouvernement depuis plus de trois mois, mais un consensus était trouvé pour élire le chef du Parlement à l'issue des législatives d'octobre dernier. Le calendrier diplomatique du royaume et « l'intérêt national supérieur » avaient dicté cette élection. Les conditions de ce retour étaient donc réunies avant même que ne s'ouvre le sommet.

2.Aspects politiques

Lors du sommet de Kigali en juin dernier, la présidente de la commission avait procédé à une consultation auprès des Etats membres de l’Union suite à la demande d’adhésion faite par Rabat. A Addis-Abeba, il était donc question d’examiner les réponses et d’acter le retour du royaume chérifien. Prenant la parole en premier, l'ancienne présidente de la Commission, Mme Dilamini Zuma a fait état de 52 réponses, exposant que 39 pays africains ont accepté la réintégration du Maroc dans le giron de l’organisation africaine et que 13 autres pays ont des questions concernant l’épineux sujet du respect des frontières héritées de la colonisation.  La principale pierre d'achoppement était l'acceptation par le Maroc de la RASD. Mais la question n'a pas été clairement abordée et débattue. Les pays d’Afrique Australe avait d'ailleurs demandé un avis juridique sur cette question, ce qui pourrait retarder le retour du Maroc et signifier une défaite diplomatique pour Rabat. Mais, c’était sans compter sur les amis de Mohammed VI en Afrique. C’est le président rwandais Paul Kagame qui riposte le premier. Il déclare que l’Acte constitutif est clair et que la procédure d’adhésion est évidente. « Il n’y a pas de conditions à apposer aux pays africains qui veulent rejoindre l’UA », a insisté Paul Kagame. Puis, c’est le premier ministre éthiopien Haile Mariam Dessalegn, qui a défendu  l’adhésion de Rabat. Il est imité par les présidents sénégalais, comorien, gabonais, égyptien et tchadien et le chef du gouvernement ivoirien. Voyant les choses tourner en faveur du Maroc, les sud-africains musclé leur discours, tentant de bloquer le processus en vain. Finalement, c’est le nouveau président l’UA, le guinéen Alpha Condé qui déjoue la manœuvre de Pretoria. En tant que président, il demande le respect total de la procédure d’adhésion quitte à ce que les pays membres passent au vote. La messe est dite, puisque le Maroc dispose de l’appui de 39 pays qui constituent une majorité en faveur de la requête de Rabat. Le bloc des soutiens de la RASD qui s’est réduit au fil du débat à 10 pays préfère faire contre mauvaise fortune bonne cœur. L’Adhésion du royaume chérifien est actée par consensus.

Cette issue est une victoire diplomatique pour le Maroc. Elle intervient après plus d’une décennie d’offensive diplomatique tournée vers le continent africain et portée en grande partie par le roi Mohammed VI, au fil de longues tournées sur le continent, d’importants investissements et d’accords de coopération. Elle ouvre toutefois une période d’incertitude pour l’Union africaine.

3.Quels rapports entre le Maroc et la RASD au sein de l'UA?

L'admission du Maroc au sein de l'organisation panafricaine pose le problème de la reconnaissance de la RASD par cet Etat. Les principales divergences portaient sur la question de la reconnaissance par le Maroc de la RASD. Le « parrain » du Front Polisario, l’Algérie, a joué profil bas sur l’éventuel retour du Maroc à l’Union. Officiellement, le Maroc réintègre l’UA sans conditions, mais le royaume n’a pas changé de politique sur le Sahara occidental : il occupe 80 % du territoire sahraoui, qu’il considère comme ses « provinces du Sud », et refuse de reconnaître la RASD. « S’agissant de l’UA, le Maroc a d’abord essayé de faire exclure la RASD, mais il n’a pas réussi. Alors il a adopté une autre stratégie : ne plus poser de conditions à son entrée dans l’UA. Mais ça ne veut pas dire qu’il y a renoncé », rappelle un observateur indépendant, estimant que cela risque d’ouvrir une lutte permanente au sein de l’institution panafricaine entre soutiens du Maroc et ceux de la RASD. Du côté sahraoui, on met en avant les textes de l’UA, qui impliquent le respect par chaque Etat de la souveraineté des autres membres. « Concrètement, le Maroc a accepté sans conditions les principes et les objectifs contenus dans l’acte constitutif, et c’est pour cela que nous avons accepté qu’il intègre l’UA », explique Mohamed Salem Ould Salek, le ministre des affaires étrangères de la RASD, qui y voit pour les Sahraouis « une victoire diplomatique très importante ». « Le Maroc a quitté l’OUA en 1984 pour refuser la République sahraouie et il a fait pression pendant des années pour l’expulser mais il n’a pas réussi », avance M. Salem Ould Salek. « Maintenant nous allons veiller à ce qu’il respecte ses engagements au sein de l’UA. » « Dès lors que [le Maroc] a ratifié l’Acte constitutif de l’Union africaine, très logiquement, il s’accommode de la présence de la RASD au sein de l’Union africaine », estime Zine Cherfaoui, journaliste au quotidien algérien El Watan.

La question de la RASD sera pourtant, tôt ou tard, à l’ordre du jour de l'UA. Il faudra absolument des réponses à ce moment car le Maroc siègera déjà et défendra sa position, avec certainement tous les moyens diplomatiques dont il dispose.

III. La réforme de l'UA et la création d'un fonds spécial pour lutter contre le terrorisme

Après deux jours de travaux les chefs d'Etat et de gouvernement présents à la 28e session ordinaire de l'Union africaine (UA) ont décidé de donner un souffle nouveau à leur organisation. A l'unanimité, ils ont décidé de reformer les instances de l'Union pour son bon fonctionnement et pour une grande efficacité de ses actions. De ce point de vue, les chefs d'Etat ont décidé de donner une nouvelle orientation à l'organisation panafricaine et de trouver les moyens pour le financement de ses activités. Ils ont aussi adopté le projet de réforme de l’organisation et de son financement proposé par la dream-team du Président Kagame qui avait été missionné par le sommet de Kigali de repenser l’Union africaine à l’horizon 2030. Les propositions inscrites dans le rapport Kagame seront appliquées par la nouvelle Commission selon sa discrétion.

Au sommet de Kigali en juillet 2016, le président Paul Kagame du Rwanda avait été chargé de préparer un rapport sur les réformes qui s'imposent selon lui, avec ses recommandations. Le président rwandais s'était entouré des experts reconnus, venus des quatre coins du continent, tel que le Camerounais Acha Leke, associé du cabinet McKinsey, le Bissau-Guinéen Carlos Lopes, ancien secrétaire exécutif de la Commission économique pour l'Afrique des Nations unies, le Rwandais Donald Kabureka, ancien président de la Banque africaine du développement, la Capverdienne Cristina Duarte, ancien ministre des Finances du Cap-Vert, ainsi que cinq autres spécialistes reconnus. Ce projet était dans les cartons de la Commission depuis plusieurs années, porté notamment par l’ancien secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique des nations unies (CEA), le Nigérian Adebayo Adedeji, en 2007. Mais la réforme « piétinait, bloquée par les ambassadeurs des Etats membres qui souhaitaient intervenir à tous les niveaux », confie un fonctionnaire de la Commission de l’UA.

Les recommandations de la dream-team de Kagame ont été présentées aux chefs d'Etat à Addis-Abeba. Elles concernent, entre autres, les modalités de la mise en place d'une taxe de 0,2% sur les importations des pays membres afin d'assurer l'autonomie financière de l'UA (principe déjà acté au sommet de Kigali), mais aussi les pouvoirs du chef de la Commission et les modalités de désignation des huit commissaires actuellement nommés par l'assemblée des chefs d'Etat. Dans le système actuel, le président de la Commission ne peut même pas se séparer d'un de ses commissaires qui travaillent pourtant sous son autorité. La question polémique du mode de désignation des commissaires – pour l’instant élus par les chefs d’Etat et de gouvernement, mais que l’équipe de M. Kagame aimerait voir nommés par le président de la Commission – a été balayée et reportée à d’autres discussions. Un tel changement nécessite en effet une modification de l’Acte constitutif de l’UA. « C’est aussi pour ne pas reporter l’élection à la tête de la Commission », souffle une source. Un tel report a déjà eu lieu en juillet 2016, à Kigali.

1. Pourquoi la réforme 

Depuis sa création en 2002, l’Union africaine est sévèrement critiquée. Héritière de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) créée après la grande vague de décolonisation du début des années 1960, on lui reproche ses lourdeurs bureaucratiques, sa dépendance financière aux bailleurs internationaux, les problèmes de mise en œuvre des décisions, ainsi que sa faible capacité à se remettre en question. En juillet 2016, lors du 27e sommet de l’UA à Kigali, au Rwanda, les chefs d’Etat et de gouvernement africains avaient chargé Paul Kagame de réfléchir à une réforme institutionnelle de l’UA. Ces changements interviendront également au niveau institutionnel. D’ailleurs le Président Alpha Condé a mis un accent particulier dès sa prise de fonction sur certains aspects contenus dans ce rapport notamment la discipline interne, la représentation des pays dans ces sommets ou encore le niveau d’engagement des participants dans l’application des décisions prises. Par exemple, en cas d’empêchement, les Chefs d’Etat et de Gouvernement devraient être uniquement représentés par leur Vice-Président ou leur Premier Ministre.

2. Contenu du rapport

Intitulé « L’impératif de renforcer notre union », le rapport Kagame, dresse un bilan sévère : « Nous avons une organisation dysfonctionnelle, dont la valeur pour nos Etats membres est limitée, qui a peu de crédibilité auprès de nos partenaires internationaux, et en laquelle nos citoyens n’ont pas confiance. » Il dénonce « l’échec constant des décisions de l’UA » qui a entraîné « une crise de mise en œuvre ». C’est notamment le cas du financement de l’institution, assurée aux trois quarts par des aides extérieures. L’ensemble produit une « capacité de gestion limitée, une absence de responsabilité pour le rendement, à tous les niveaux » et des « méthodes de travail inefficaces ». Parmi les propositions de l’équipe de Paul Kagame pour restructurer l’UA et redéfinir ses priorités :

-une meilleure division du travail entre la Commission, les communautés économiques régionales et les Etats membres ; la transformation du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD) en agence de développement de l’UA ; le renforcement des compétences du président de la Commission ; la mise en œuvre immédiate de la « taxe Kaberuka » de 0,2 % sur les importations – dont le principe a été adopté lors du sommet de juillet – et le renforcement des sanctions pour les pays qui ne paient pas leur contribution, entre autres.

-L’autre modification qui est contenue dans ce rapport et qui a définitivement été adoptée concerne le financement de toutes les opérations de l’institution. Evalué approximativement à 700 millions d’euros, ce budget était jusqu’à présent financé à près de 70% par l’apport de partenaires étrangers (Union Européenne, Banque Mondiale, Chine, etc). Désormais, l’Union Africaine a décidé de financer son fonctionnement par ses ressources propres en taxant à hauteur de 0.2% les importations des pays. A cet effet, le Président Alpha Condé a souligné qu’«on ne peut pas assurer l’indépendance de l’UA sans assurer ses sources et moyens de financement». La révision du fonctionnement de l’Union ne sera que bénéfique pour atteindre les objectifs de développement tracés dans le cadre de l’Agenda 2063 qui s’arrime avec les Objectifs du Développement Durable, a-t-il ajouté. D'ailleurs, certains pays, comme le Cameroun ont déjà introduit ladite taxe dans leur loi de finances 2017. Les interventions de Paul Kagame ont été saluées par certains témoins. Il se serait ainsi moqué des conseils de prudence de son entourage. Celui qui est trop prudent est « soit paresseux, soit pas convaincu », a-t-il déclaré, provoquant une salve d’applaudissements.

-Un autre pan de la réforme adoptée consiste à mettre en place une synergie d’actions afin de permettre à l’Afrique de bénéficier de plus de places au sein des instances onusiennes dont le Conseil de Sécurité. Pour y arriver, le continent devra faire face, de manière unie et concertée, à l’extérieur. Pour cette question, le Président Jacob Zuma a été désigné pour mener la bataille au nom de l’Union Africaine.

-En ce qui concerne la zone de libre échange continental (ZLEC), dans son discours de clôture, le nouveau Président de l’Union Africaine, Alpha Condé, a affirmé que cette « Zone de Libre Echange Continentale (ZLEC) demeure un passage obligé » pour tous. Ce programme de libre-échange dont les négociations avaient débuté en 2015, doit permettre -dès cette année- à 1 milliard de personnes de partager un marché commun pour les biens et services, de favoriser la libre circulation des personnes et des investissements, ouvrant ainsi la voie à l’accélération de la création d’une union douanière. Cette zone devrait donc, à terme, permettre d’attirer les investissements vers le continent, d’améliorer le commerce interafricain et la compétitivité des entreprises en exploitant les possibilités d’une production à grande échelle.

Au cours des travaux de ce 28e sommet, les chefs d’Etat et de gouvernement ont également examiné le rapport du Conseil Paix et Sécurité de l’UA sur la situation en Afrique de juin à décembre 2016 et entériné la demande de création d’un fonds spécial pour combattre le terrorisme.

IV. Le point sur la création de la zone de libre échange continentale

Le Président nigérien Mahamadou Issoufou a été désigné par ses pairs pour piloter le processus de mise en place de la Zone de libre-échange continental (Zlec).Dans les remarques qu’elle a faites à l’ouverture de la 33e session du Comité des représentants permanents de l’UA, Mme Dlamini-Zuma a déclaré que "cette année, nous avons une tâche majeure pour adopter la Zone de libre-échange continentale africaine. Ceci, avec notre programme d’industrialisation, la stratégie des produits de base et le travail sur l’économie des océans bleus, sont essentiels pour résoudre le paradoxe africain d’un continent avec pratiquement toutes les ressources naturelles à sa disposition, et pourtant des populations pauvres, et qui est marginalisé dans la production mondiale". La ZLEC est une initiative prioritaire de l'Agenda 2063 de l'UA. L'objectif de la ZLEC est de créer un seul marché continental de biens et de services, d'établir la libre circulation des gens d'affaires et donc d'ouvrir la voie à l'accélération de la mise en place de l'union douanière en 2022, et une communauté économique africaine d'ici 2028. Cette approche graduelle se justifie par le fait que l'intégration devrait d'abord être consolidée au niveau régional, par la création et le renforcement des communautés économiques régionales (CER), lesquelles fusionneraient en fin de compte pour donner naissance à la Communauté économique africaine.

Dans un contexte de crise économique mondiale, les États africains sont quelque part obligés d'accélérer le pas. En exemple, le lancement de la tripartite, le plus grand accord de libre-échange réunissant 26 pays issus de trois communautés économiques régionales (CER), Comesa, CEA et SADC, et comptant au total 530 millions d'habitants pour un produit intérieur brut total de 630 milliards de dollars, soit plus de la moitié de la production économique de l'Afrique. Cette initiative a ravivé l'intérêt porté par les responsables africains à un plus grand élargissement de la zone de libre-échange continentale.

1.Un long processus

La décision de lancer le projet de zone de libre-échange continental a été prise en janvier 2012, lors de la 18e session ordinaire de la Conférence de l'Union africaine. L'objectif fixé pour créer cette zone de libre-échange est l'année 2017. Les négociations en vue de l'établissement d'une zone de libre-échange continentale (ZLEC) en Afrique ont été formellement lancées en juin 2015 lors du 25e Sommet de l'Union africaine à Johannesburg. Un an plus tard, un coup d'accélérateur semble être donné au projet. Vécu par beaucoup comme une évidence depuis la signature en 1991 du Traité d'Abuja, qui sert de base juridique, il en a fallu du temps pour que les États membres franchissent enfin le pas. En février 2016, le premier forum de négociation de la zone de libre-échange continentale s'est tenu à Addis-Abeba en Éthiopie. Le même mois, une réunion s'est tenue à Abidjan pour préparer ce forum, regroupant en plus des communautés régionales listés ci-dessus, des membres des Nations Unies, de l'Union africaine, de la Banque africaine de développement et des membres de la société civiles. En mai 2016, le deuxième forum de négociation de la zone de libre-échange continentale s'est tenu à Addis-Abeba en Éthiopie. Il vise à définir les contours de la ZLEC, le tout en collaboration avec les Nations Unies et l'Union africaine

2. Des retombées économiques et commerciales immenses

La ZLEC élargira le commerce intra-africain et améliorera la compétitivité au niveau de l’industrie et des entreprises en exploitant les possibilités d’une production à grande échelle, de l’accès aux marchés continentaux et d’une meilleure réaffectation des ressources, d’après l’UA. Lors d’une conférence de presse, Fatima Haram Acyl, commissaire de l’UA pour le commerce, a réaffirmé que la ZLEC africaine réunirait les 54 pays africains, qui, selon elle, étaient des marchés fragmentés, et faciliterait la circulation des marchandises et des personnes à travers le continent. La commissaire a noté que la ZLEC permettrait à l’Afrique d’attirer une quantité énorme d’investissements sur le continent, où n’importe quelle compagnie de n’importe où peut venir s’installer, un continent relié par les infrastructures. "L’Afrique doit se concentrer sur sa propre priorité, son propre marché, son propre peuple, l’emploi des personnes et la prospérité de ce continent", a déclaré Mme Acyl.
"Nous avons la jeunesse en Afrique, nous avons besoin du transfert de technologie en Afrique, de la production en Afrique et du transport vers le marché africain, parce que nous allons avoir des consommateurs de la classe moyenne", a noté la commissaire.

Le commerce intra-africain ne représente que 10 % des échanges réalisés sur le continent alors que, dans la zone l'UE, en l'Asie ou encore en l'Amérique du Nord, le commerce intra-régional représente respectivement 70 %, 52 % et 50 % des échanges. En outre, la part de l'Afrique dans le commerce mondial est encore plus dérisoire puisqu'elle n'en représente qu'environ 2 %. Mettre en œuvre une telle ZLE à l'échelle de l'Afrique pourrait doper le commerce intra-africain à hauteur de 35 milliards de dollars US par an d'ici à 2022.