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Bulletin n°417 du 11/01/2015

Portrait de Pr. Philippe WECKEL
Soumis par Pr. Philippe WECKEL le lun, 01/12/2015 - 11:12
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Bulletin du 11/01/2015

Editorial

Je n’avais pas l’intention d’écrire un éditorial sur le drame terroriste qui a endeuillé la France cette semaine. Il me semblait qu’un discret bandeau noir en tête du bulletin hebdomadaire exprimerait mieux que les mots la détermination collective. Faire bloc dans un silence résolu derrière le gouvernement de la République et les organes d’application de la loi. Faire bloc autour des Israélites et des Musulmans de France dans l’union de la fraternité républicaine.

Et si terrible soit-il, cet événement n’est pas nouveau et n’était pas imprévisible. On a pu évoquer un « petit 11 Septembre ». J’ai moi-même employé cette formule avec la même réserve la semaine dernière au sujet de l’affaire Sony Pictures. Or toute la différence est dans la réserve : le 11 Septembre n’était pas petit. On croit à l’égalité essentielle des victimes du terrorisme. Toutefois est-il simplement possible de réagir à tous les massacres d’innocents ? Le choc du drame parisien est surtout pour ceux qui se tiennent habituellement éloigné de la violence du monde. Les extrémistes islamistes de Boko Haram auraient massacré cette semaine près de 2000 personnes dans la ville de Baga à la frontière avec le Tchad et les mêmes ont utilisé une enfant d'une dizaine d'années comme kamikaze sur un marché. S'agissant de Paris, il faut prendre garde à ne pas laisser les victimes de l'épicerie casher dans l'ombre de Charlie Hebdo.

Or ces trois jours terribles à Paris ont suscité un immense élan de sympathie que les Français ont accueilli avec une reconnaissance émue. Au « nous sommes tous des Américains » de Jacques Chirac en 2001 a répondu le « vive la France » de Barack Obama. Après l’attaque meurtrière des locaux de Charlie Hebdo, la France fait le deuil d’un élément de son patrimoine culturel vivant et des hommes qui le lui ont apporté. L’action criminelle rappelle un peu la destruction des Bouddhas de Bâmiyân par l'impact culturel. Néanmoins les attaques se sont déroulées en plusieurs épisodes et seule la logique propre aux assassins établit un lien entre les victimes de Charlie Hebdo, la policière martiniquaise et le massacre de l’épicerie casher. Cette cohérence impose une appréciation globale des événements qui dépasse la question de la liberté de la presse et de la liberté de conscience. La sympathie du monde manifestée à la France a certes rendu hommage à sa culture blessée, mais elle signifie autre chose. Dans cette perspective plus large, l’élan général vers la France traduit une solidarité renforcée dans la lutte contre le terrorisme international. Telle devrait être la portée internationale du drame qui s’est déroulé cette semaine. On n’envisage pas un patriot act international, mais un renforcement du contrôle sur les échanges de données numériques semble une possibilité raisonnable, si un équilibre acceptable par tous était trouvé entre la liberté des personnes et l’efficacité de l’action contre le terrorisme. Les attaques de Paris signe l'urgence d'une mobilisation internationale accrue.

Il est encore trop tôt pour mesurer la portée du drame de Paris au vu de la mobilisation forte qu’il a suscitée. En effet, un élan international impressionnant s’est joint à un mouvement populaire massif pour marquer le refus de la violence exercée par les groupes terroristes se réclamant de l’Islam. Un souffle puissant de convivialité a emporté Paris ce 11 janvier dans une marée humaine, liant dans la même chaîne le Premier ministre israélien et le Président de l’autorité palestinienne. C’est cette date vraisemblablement que retiendra l’Histoire et non celle du 7 janvier, jour de l’attaque de Charlie Hebdo, si cet état d’esprit positif de la marche de Paris devait avoir une influence sur le climat de certaines crises majeures, le conflit israélo-palestinien notamment. Le moment est historique s’il fait percevoir la possibilité de la coexistence pacifique des populations jusque-là opposées comme une alternative crédible à la violence réciproque. En effet, la marche a restitué à la majorité silencieuse sa capacité d’exprimer une opinion modérée. Saura-t-elle s’en saisir ? Au lendemain de cette démonstration de force de la liberté, il restera à mesurer le changement des comportements individuels et collectifs. Les défenseurs de la libre pensée sauront-il entourer la libre contestation des religions des précautions nécessaires pour marquer le respect des croyants ? Les musulmans qui se sont identifiés à « Charlie » accepteront-ils de rejeter l’interdiction du blasphème ? Les juifs qui seraient tentés de moquer l’apparition du Premier ministre israélien et du Président palestinien côte-à-côte, comprendront-ils que céder à cette tentation les excluraient de cette convivialité tant appréciée dans ce moment exceptionnel ? Il y aura la réunion de Washington le 18 février 2015 prochain qui devra permettre d’exploiter la force actuelle du lien transatlantique pour améliorer l’efficacité de la lutte contre le terrorisme islamique. Quant à l’évolution de l’état d’esprit, elle serait essentielle, on en convient, mais une hirondelle, dit-on, ne fait pas le printemps.  

Note. Pour comprendre la politique nationale en réaction aux attaques terroristes de Paris, voir la séance d'hommage aux victimes qui s'est déroulée mardi à l'Assemblée Nationale. Ce moment a été historique à un double titre. D'une part, les députés ont entonné l'hymne national et il faut remonter à 1918 pour trouver semblable manifestation extérieure de patriotisme dans cette enceinte. D'autre part, le Premier ministre, ovationné debout à plusieurs reprises, a prononcé un discours digne des plus grands tribuns de la République. Le choix français pour faire face à la menace de l'extrémisme correspond à une option opposée à l'esprit du Patriot Act américain : une action exceptionnelle n'impose pas une législation d'exception. Il serait contradictoire de défendre l'Etat de droit en autorisant d'y porter atteinte. D'ailleurs les régimes de dérogation, prétoriens, constitutionnels et conventionnels (instruments de protection des droits de l'homme) ont un objet temporaire. Il est dangereux d'y recourir pour une action durable qui devrait se maintenir sur une période indéfinie.